
LE PARADOXE DU PERMIS :
Meilleurs à l’examen, les hommes sont aussi plus dangereux que les femmes
Depuis des années, des chercheurs en sécurité routière et en sciences sociales cherchent à comprendre pourquoi ceux qui réussissent le mieux l’examen sont aussi ceux qui cumulent ensuite le plus d’infractions et d’accidents.
Le permis de conduire révèle un paradoxe : les hommes réussissent mieux l’examen pratique que les femmes, avec un écart d’environ huit points (61% contre 53% selon les données de la Sécurité routière 2023). Mais une fois sur la route, ils sont responsables de la majorité écrasante des accidents mortels (84%) et des retraits de permis pour solde nul (83%).
« On donne plus facilement le permis à ceux qui ont le plus d’accidents et d’infractions, donc ça montre bien l’absurdité du système », formule brutalement Jean-Pascal Assailly, psychologue spécialisé dans la sécurité routière (auteur de Homo automobilis, aux éditions Imago). Car selon les chercheurs en sécurité routière, l’écart de réussite entre hommes et femmes ne relève pas d’une différence de compétence technique. Une étude menée par l’Université Gustave Eiffel (Denis Anne, Marie-Axelle Granié, Sylvain Chareyron et Yannick L’Horty, 2023), vulgarisée dans The Conversation, démontre que les femmes réussissent aussi bien que les hommes l’épreuve théorique du Code de la route, mais échouent davantage à l’épreuve pratique. Les stéréotypes de genre jouant un rôle déterminant dans cet écart.
La croyance tenace des femmes «mauvaises conductrices»
«Il y a une croyance sociale en l’incapacité des femmes à gérer les situations stressantes demandant des prises de décisions rapides», expliquent les auteurs. Cette vision essentialiste imprégnant tout le système d’apprentissage et d’évaluation. Jean-Pascal Assailly l’illustre ainsi : « Les femmes seraient de mauvaises pilotes, incompétentes, paniqueraient vite, donc doivent être plus prudentes. Les hommes s’estiment compétents : moi je peux me permettre de jouer avec les règles, je peux me permettre d’être imprudent. »
Dans cette lignée, les travaux de doctorat de Céline Dantella montraient en 2023 que les stéréotypes ont des effets délétères sur la réussite des femmes le jour de cet examen. En résumé, les candidates, conscientes du cliché négatif qui pèse sur elles, subissent une anxiété de performance qui affecte leurs capacités. « Elles finissent par intégrer le stéréotype, elles vont plus stresser. Et le stress , est un facteur d’échec », commente Jean-Pascal Assailly.
Cette pression commence d’ailleurs dès l’apprentissage. L’étude de l’Université Gustave Eiffel, basée sur un testing de 500 auto-écoles, révèle une discrimination systémique : «Une auto-école propose en moyenne un nombre d’heures de conduite plus élevé de près de deux heures aux femmes qu’aux hommes», peut-on lire dans The Conversation.
L’excès de confiance masculin
Si les femmes sont pénalisées par l’anxiété liée aux stéréotypes, les hommes bénéficient à l’inverse d’un excès de confiance qui leur profite le jour de l’examen. L’épreuve pratique valorise l’assurance, la fluidité et la rapidité de décision, des qualités que les jeunes hommes ont été socialisés à afficher. Un écart de confiance d’ailleurs observé très tôt dans l’enfance. «Si l’on demande à un petit garçon de 4 ans s’il pense réussir une tâche, il aura spontanément tendance à répondre qu’il est confiant et qu’il va y arriver, davantage que les petites filles du même âge», explique Jean-Pascal Assailly. Le psychologue avance également que les petits garçons sont meilleurs dans les tâches pratiques, et les petites filles dans les taches intellectuelles.
Trois autres facteurs déterminent également la conduite des uns et des autres : les hommes ont globalement tendance à prendre plus de risques que les femmes, que ce soit en conduite ou dans d’autres situations de la vie quotidienne. Chez les hommes, le respect des règles est plus souvent mis à distance, discuté ou transgressé, alors qu’il est en général mieux intégré chez les femmes. Enfin, les femmes pensent davantage aux conséquences de leurs actes sur autrui. Elles respectent les règles aussi pour «ne pas faire de mal aux autres», pour protéger les gens autour d’elles.
Le problème étant que ces traits de personnalité avantageux à l’examen deviennent mortels sur la route. Prenons la nature même des accidents de la route. « Quand les femmes ont des accidents, c’est en ville, souvent dans le registre de l’erreur : mauvaise pédale, mauvaise compréhension de la trajectoire d’autrui (ces paramètres sont examinés de très près à l’examen, NDLR).
Alors que les accidents des hommes sont beaucoup plus graves : de la grande vitesse, l’alcool, feu rouge grillé, on est dans le registre de l’infraction ou du délit», explique Jean-Pascal Assailly (ces paramètres sont très peu évalués à l’examen, NDLR). «Plus l’accident est grave, plus la proportion d’hommes augmente», ajoute le psychologue.
Comment rétablir un équilibre ?
Face à ce constat, plusieurs pistes de réforme émergent. Assailly propose une solution structurelle : « Féminiser la profession. Plus vous aurez de femmes monitrices, inspectrices, formatrices, plus on peut espérer que ça fasse bouger le stéréotype. » Depuis l’année dernière, la Sécurité routière a mis en place une formation pour lutter contre les stéréotypes de genre auprès de tous les inspecteurs du permis de conduire.
Mais la question la plus profonde reste celle de la nature même de l’évaluation. « On ne mesure pas les bonnes choses le jour de l’examen», constate Jean-Pascal Assailly. Ce dernier suggère de mieux évaluer «l’attitude par rapport au risque, par rapport à l’alcool » dans une logique de contrôle continu, plutôt qu’une performance ponctuelle lors d’une épreuve de 32 minutes en conditions artificielles, conclut-il.
Article du Figaro
Par Clément Gros
Publié le 27 décembre 2025




